| Mangez-le si vous voulez, Jean Teulé
Quel livre terrible que ce court roman en 20 chapitres ! Le précédent roman de Jean Teulé, Le Montespan était d’un sujet autrement plus agréable mais la tournure narrative donnée à celui-ci mérite aussi toute notre gratitude de lecteur. Voilà un rapport minutieux, vivant et parfois drôle, des événements tragiques du 16 Aout 1870 |
La malice de Jean Teulé tient de son talent à saisir des anecdotes, des faits réels de notre histoire de France, retranchés dans les mémoires et pourtant plus romanesques qu’un roman. Dans Mangez-le si vous voulez,Jean Teulé raconte la journée tragique de ce jeune homme, victime d’une foule devenue folle. Un fait divers terrible mais bien réel qu’il raconte d’une façon extraordinaire.
Cette journée commençait bien pour Alain de Monèys,28 ans, des projets plein la tête et doté d’un caractère bon, joyeux, généreux, attentif à chacun. Enfin, l’homme idéal, apprécié de tous.
Entre deux rencontres sympathiques à la Foire d’Hautefaye (Périgord), distillés subversivement, Jean Teulé apporte quelques couleurs sombres à cette scène paisible. Le théâtre se ressert et au fil des discussions un mot est retenu par la foule " prussien". Point de départ d’une envolée d’hystérie et de folie meurtrière. "Venez on a chopé un prussien".
Jean Teulé raconte pas à pas toutes les étapes de cette mise à mort et l’intensité de son récit est accentué par les paroles du jeune homme. Sa gentillesse excessive pour ses amis donne parfois des dialogues loufoques, des envolées lyriques "O quels baisers, quels enlacements fous" P50. Jean Teulé aime dédramatiser les situations et là encore il trouve le moyen d’aller au-delà des descriptions de la condamnation à mort, c’est aussi le regard comique d’une scène délirante. Certain, comme nous, que tout cela va s’arrêter, Jean Teulé fait dire à Alain "qu’il faudrait dire à ma mère que je rentrerai plus tard" P58. Ironie cinglante !
Le découpage en chapitre-station donne une visibilité acérée du scénario. Le muret de pierres sèches, le vieux cerisier, la brouette, tous ces lieux anodins sont détournés avec acharnement.
Face à Alain de Monèys, la fureur de la foule est comme un rouleau compresseur que rien n’a pu arrêter. Un nuage chimique aux "vertus" machiavéliques se serait déposé sur tout le village que l’on aurait mieux compris le basculement furieux de cette foule. Acharnement, perte totale de lucidité, acte collectif délirant. Le lendemain le village de cannibales est dans un état de "catatonie" ( je vous laisse découvrir le sens de ce mot scientifique ). Personne ne comprend comment la situation a pu en arriver là.
Tout cela est véridique, selon les sociologues il s’agit d’un phénomène ancestral. Celui de la violence collective d’une société à une période charnière de son histoire, concentrée sur un bouc émissaire ; une scène qui aurait pu avoir lieu n’importe où, et qui peut avoir lieu n’importe quand.
Alors, je me pose une question, pourquoi Jean Teulé a-t-il choisi cet évènement ? Y-a-t-il un lien avec notre société ?
La réponse est dans cette vidéo de Jean Teulé : ICI
| Le village des cannibalesconsacré à cette tragédie est disponible en collection de poche, à un coût très abordable ! C’est un ouvrage de l’Historien toujours extrêmement pertinent Alain CORBIN qui connait bien la région et surtout le Limousin voisin ! |
Nul n’est à l’abri de l’abominable. Nous sommes tous capables du pire ! Le mardi 16 août 1870, Alain de Monéys, jeune périgourdin, sort du domicile de ses parents pour se rendre à la foire de Hautefaye, le village voisin. C est un jeune homme plaisant, aimable et intelligent. Il compte acheter une génisse pour une voisine indigente et trouver un couvreur pour réparer le toit de la grange d un voisin sans ressources. Il veut également profiter de l occasion pour promouvoir son projet d’assainissement des marais de la région.
Il arrive à quatorze heures à l’entrée de la foire. Deux heures plus tard, la foule devenue folle l aura lynché, torturé, brûlé vif et même mangé. Comment une telle horreur est-elle possible ? Comment une population paisible (certes angoissée par la guerre contre l Allemagne et sous la menace d une sécheresse exceptionnelle) peut-elle être saisie en quelques minutes par une telle frénésie barbare ? Au prétexte d une phrase mal comprise et d une accusation d espionnage totalement infondée, six cents personnes tout à fait ordinaires vont pendant deux heures se livrer aux pires atrocités. Rares sont celles qui tenteront de s interposer. Le curé et quelques amis du jeune homme s’efforceront d arracher la malheureuse victime des mains de ces furieux et seule Anna, une jeune fille amoureuse, risquera sa vie pour le sauver.
Incapable de condamner six cents personnes d un coup, la justice ne poursuivra qu une vingtaine de meneurs. Quatre seront condamnés à mort, les autres seront envoyés aux travaux forcés. Au lendemain de ce crime abominable, les participants hébétés n auront qu’une seule réponse : « Je ne sais pas ce qui m a pris. »